jeudi 23 août 2012

Promesses



L’Ainé est au bout du quai, il teste la chaleur de l’eau. C’est entre chien et loup, la fraiche commence à se faire sentir, la rosée aussi.
— Tu viens papa ? Est bonne.
— Nah, sais-tu, jvas préparer le feu à place, spâ chaud-chaud.
— Envoueille, tu viens jamais te baigner!
— Jamais quand y commence à fére nouère et frette, non.
— Fait pas frette papa!
— Simonac, l’érable drette là est déjà rouge, ça veut dire quoi d’après toi ?
— Bon, ben, bye.
Et plouf. Dans l’eau. Je remonte le capuchon de mon kangourou et je pars lui chercher une serviette, y va en avoir besoin.
Pépin s’assure que je ne m’en vais pas nulle part en me courant après. Un jour je comprendrai comment il peut avoir la témérité de défier un adulte, genre : « Heille! Notre pédalo ça. Part pas avec, toi! » et être en même temps terrifié par des banalités.
— Attends-toi, GuiÔme!
— De quoi t’as peur, y a rien icitte, pas de motos, pas de mascotte, pas de père Noël, rien!
— Peur du Hueur!
— Y est même pas là le huard! Pis y veut rien savoir de toi, t’es pas un poisson!
— ATTENDS-TOI BOOOON! GUIÔME! ATTENDS-TOI!
— C’est attends-moi et papa, merci beaucoup. Et arrête de crier, on doit t’entendre jusqu’au village, Monsieur Bruit…
— Pas Monsieur Bruit bon. Attends-moi Guiôôôôme.
— Papa.
— Pas père-Noël han papa ?
— Hmm ?
— Pas père Noël, han papa ? Han papa ?
— Sais-tu, sais pas si y est pas là, le père Noël…
— Han ?
— Rien, rien.

On entre dans la véranda du chalet. Douce est là avec la Petite dans les bras. Elles regardent l’Ainé nager à travers les nénuphars. Les canards le suivent, s’attendant peut-être à ce qu’il sorte du pain de sa veste de sauvetage.
La Petite ferme les yeux, tranquillement, toute emmitouflée dans les couvertes de polar, prête pour aller dormir près du feu.
Un mois et quelques déjà qu’elle est là. Deux heures de travail, une sage femme formidable, la même que pour les deux frères, et hop, un autre miracle dans la famille.
J’ai un frisson qui vient du ventre en les regardant, les deux femmes de ma vie...
— Veut donner un bisou !
— Doucement Pépin.
SMMMACK ! Sur le pied gauche, qu’il prend bien soin d’abaisser à son niveau.
Elle se réveille, surprise, encore, par ce tsunami d’amour.
— Pépin, simonac, ton amour est trop lourd… Mollo, ok ?
— Ok Guiôme.
— …
On ressort aussitôt avec le sac de guimauves et une serviette.
— Bon pour la santé des guinnis, han papa ?
— Boah, pas full mon vieux.
— Pourquoiiii ?
— Trop de sucre.
— Pourquoiiii ?
— Pour que t’en manges beaucoup.
— Moi en manger beaucoup des guinnis, han papa ?
— Des guimauves ? Non. Trois, quatre si t’es fin.
— BEAUCOOOUP GUIÔÔÔME !
— T’en auras pas pantoute, chummy, t’aimes tu mieux ça comme ça ?
— Ok ok, moi gentil là. Han papa ?
— Ouan ouan.
Il aperçoit les canards.
— Oh, mes amis sont là !
— Eh beh.
— Mes A-miiiiis ! Coin ! Coiiiiin !!! Coiiiin-euh !
Venant de nulle part, plus loin :
— PAPA !
— …
— PAPA ! J’ai froid ! Ma serviette sivouplaaaaais !

***
Ma bière achève.
Tout le monde est couché.
Mon regard hagard scrute les variations de rouge dans la braise.
J’entends de la musique qui arrive de l’autre bord du lac. Je reconnais l’air presque tout de suite mais la voix me fait hésiter.
Cabrel. Mais… Shakira ? Calvaire, kessé qui vont pas inventer…
La chanson se termine, les pubs de vendeurs de chars et d’assurances s’enfilent les unes après les autres.
Une brochette d’inepties jusqu’à ce que l’animatrice apparaisse.
Sa voix semble couvrir le lac au complet et j’ai bien cru voir le huard s’enfoncer dans la noirceur du lac, au loin, par dépit.
Elle parle avec une auditrice qui voudrait-bien-entendre-I-will-Survive-s’il-vous-plait-en-souvenir-de nos-danses-mon-mari-et-moi.
Ça fait beaucoup de bruits à endurer, toutes ces pubs, ces animatrices… Pour pouvoir entendre ces reprises mièvres et ces succès souvenirs jamais disparus ?
Le bruit…
Je me résigne et je mets mes écouteurs, un blasphème en temps normal, mais faut pas virer fou, I Will Survive, l’hymne boomer par excellence…

Mes tympans explosent, je pense. Un des garçons a joué avec mon cossin à musique.
Je baisse le volume aussi vite que possible. La radio me revient aux oreilles;
«I was petrified !»
Je replace mon casque d’écouteurs et repars aussitôt dans mes divagations, emporté par les riffs et les vagues rouges incandescentes.
Plus que trois semaines avant de réintégrer la course des rats, fini le congé de paternité…
La même journée que le peuple choisira un nouveau bouffon.
Ça fera assurément rire encore un peu plus le Monarque.
J’irai mettre mon X quelque part, j’aime l’humour, moi aussi.
Toutes ces conversations inutiles, qui évitent le fond, le questionnement.
Tout ce bruit…
Je ne subis présentement la mascarade que par les journaux que nous ont laissé les propriétaires pour allumer le feu. Et la radio trop forte de l’autre côté du lac.
Des nouvelles des débuts des Olympiques, du début de la campagne électorale.
Les chroniqueurs qui font les bilans; résultats, attentes du public, impacts économiques, prédictions, commandites. Citations; « On ne voulait pas céder à la rue ».
De la pub de vendeurs d’autos, d’assurances, de pilules, de divertissement.

Je monte le volume, le refrain me happe une fois de plus.
We are Cowards and Thieves.

Ça me renvoie, encore, à la conversation que j’ai eue avec Thiran, à notre première soirée ici, au premier feu, il y a deux semaines :
— Kafka disait que c’est l’impatience et la paresse qui mine le plus le Monde. Que ce sont les deux plus grands péchés capitaux, mais principalement l’impatience…
— Mmm.
Je m’étais allongé bien au fond de la chaise de camping en pétrole tissé, happé par la clarté de l’affirmation. Puis, enhardi:
— Comique parce que de nos jours, tout est porté sur la production et la consommation immédiate, la patience passe mal dans ce contexte là.
— C’est bien la preuve qu’on est en enfer…

***

Je somnole. Presque plus de braise, bientôt minuit.
Silence.
Pas de radio. Pas de party chez les voisins. Pas de thermopompes ni de climatiseurs.
Même pas de bruit de vague.
Le lac est immobile. Noir.
Je me lève et je prends le tisonnier.
Je sépare les plus gros morceaux, les laissant seuls à eux-mêmes, chacun dans leurs coins.
Ça ne sera plus long, il ne restera plus rien dans une heure.
Le huard hurle, il est juste au bout du quai.
Je sursaute, surpris par sa proximité.
J’essaie de faire son cri, en ville les gens trouvent que je l’ai.
C’est pas mal mais ça manque de coffre, je m’en rends compte aussitôt que le son quitte ma bouche.
Je le vois s’éloigner dans la vapeur qui monte de l’eau.
Il ne me répondra pas.
Comme d’habitude.


11 commentaires:

Éric McComber a dit…

Ouf. C'est la forme splendide… Merci.

Gomeux a dit…

Merci à toi d'être là.

s.gordon a dit…

Tu viens de faire ma soirée, c'est drette ça.

Gomeux a dit…

J'espèrais ben gros que tu lise ça, Gandra Sordon, sais pas pourquoi.
Content que tu sois là!

Anonyme a dit…

Beau, beau, beau... merci à toi d'être là!
Pis la petite nouvelle est chanceuse, elle a le meilleur papa Guiôme au monde.


Marie-Josée

Gomeux a dit…

Aaaaaw, merci, M-J.

Anonyme a dit…

Le meilleur, je confirme.
Je t'aime Guiôme.

Gomeux a dit…

Heureusement que je permet aux anonymes de m'aimer!

piedssurterre a dit…


Comme c'est bon de reprendre mes voyages sur les blogs amis, délaissés depuis quelques semaines, par ton texte ! J'en ai presque les larmes aux yeux, tellement c'est magnifique !

Gomeux a dit…

Bon retour Frankie Sue!

N. bonin a dit…

En tout cas dans le temps tu le faisais bien le huard!