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mardi 28 août 2012

Mascotte


Le cadran a sonné, il s’est presque aussitôt tu. Six heures et demie. J’ai pas besoin de lui pour me faire la morale : « Té couché trop tard. Trop tard. Trop tard. Trop tard. Trop tard. TroCLOMP. »
Silence.
La Petite dort entre nous deux. Sa respiration est profonde, calme quoique sifflante. Une crotte de nez, surement. J’essaierai de m’en souvenir, une shot d’eau salée et la pompe nasale. Plus tard. Elle sera pas contente.
Je la regarde, les yeux me ferment.

Douce me réveille.
— Gui, yé sept heures. Y a de l’école à matin, let’s go.
— Mrrmmffh.

J’ai de l’école? C’est les Schtroumpfs à la télé ? Y a de la neige dehors?
Le sifflement de nez de la Petite me rappelle que je ne suis pas à Amqui, que c’est pas moi qui commence sa deuxième année aujourd’hui. Ça m’aide à me lever du bon pied.
— Salut Pa
— Allo Guiôme ! Gros match aujourd’hui, han papa? Han papa?
— Mmmh, moui moui pépin. Plus tard, ok?
— Ok.
— Beau dodo pépin, on t’as pas vu de la nuit.
— Moi grand, han papa !
— Oh oui. T’es grand.


Une demi-heure après tout le monde est prêt à partir.
L’avantage des débuts d’année.
J’essaierai de m’en souvenir en février, quand il faudra leur enfoncer leurs toasts dans la bouche à huit heures moins cinq.

Et c’est parti.
Traversée du parc, petit crochet sur Dante, tourne à droite sur Henri-Julien, à gauche par la petite cour.
On aperçoit aussitôt un camion de télé de l’Empire. Son gros logo jaune-rouge-bleu, son antenne en érection.
On sort de la cour.
Douce prend Pépin dans ses bras.
Je prends Fiston par la main.
Je serre la Petite un peu plus contre mon cœur en remontant le tissu du porte-bébé sur sa tête.
Il y a une dizaine d’autos de polices. Des vélos aussi.
Pas de chevaux. Pas d’hélicoptère non plus, je crois.
Juste des policiers souriants.
Et une mascotte.
En forme de chien? D’ours?
Peut-être simplement une mascotte en forme de mascotte police.

On s’approche lentement.
Je sens que j’ai un étrange rictus en lieu de sourire.
Je me retourne, Pépin a le visage blotti dans le cou de Douce.
J’entends presque son cœur battre d’ici.
On arrive à la grille.
La mascotte à une épinglette avec son nom sur la poitrine.
Flik.
Fiston lâche ma main et prend la règle et l’étui que le policier lui tend.
— Tiens mon grand, bonne rentrée !
— Qu’est-ce qu’on dit Fiston?
— Merci.
Sieg heil.
— Pardon monsieur?
— Oh, bon matin.

On se faufile par l’entrée.
Ils sont tous là.
L’Empire, la télé d’État en français, la radio d’État en anglais, la télé privée anglaise.
Tous souriants avec leurs caméras immenses, essayant d’agripper un jeune, un parent ou les deux en même temps.
Derrière la grille, les autos patrouille, les vélos blindés, les antennes micro-ondes affamées, turgescentes. Les téléspectateurs attendent.


J’entends un parent parler à Flik.
— J’ai un ami mascotte aussi, un gros panda, Anarchopanda, tu connais?
Pas de réponse autre que le tapement de son énorme pied botté.

Les professeurs sont là avec des pancartes, groupe 111, 212, 311, les enfants s’agglutinent autour d’eux.
J’ai perdu Fiston de vu.
Je regarde immédiatement en direction des souriantes, elles ont toutes leurs micros pointés sous le nez d’enfants, il n’est pas là.
Pépin est toujours caché au creux du cou de Douce. Elle parle avec des amis. Je l’entends :
— Quand même comique, on n’a pas le droit de prendre des photos de nos enfants à la pataugeoire, mais ici, pas de troubles, le party est pogné…

Le directeur arrive, la même bonne bouille que l’année passée, ça rassure, quand même.
Il fait son discours d’accueil, les caméras ne tournent plus. Les maquillées se remaquillent.
Il termine et invite les jeunes à entrer, les caméramans se réveillent à nouveau, automates à la recherche d’histoires humaines; la première entrée d’un élève de première année.
Il retourne vers la sortie aussitôt qu’il a ce qu’il veut, bousculant sans le savoir les deuxièmes années qui attendent d’entrer, balançant son imposante caméra à bout de bras.
J’aperçois Fiston qui l’évite et reprend son rang en parlant avec ses amis.
La cour se vide tranquillement d’enfants, ne reste que les parents dispersés à travers des uniformes bleus et des portes-micros.
Je rejoins Douce et les amis. On parle doucement, en cercle, faisant dos à l’armada.
— Le plus vieux de mon voisin s’est fait arrêter à l'université hier.
— Voyons donc toi calisse ?!
— J’imagine qu’y ont pas donné d’étui.
— Nope. Un beau bracelet en Ty-Wrap
— …

On quitte pour aller porter Pépin à sa garderie.
Il marche d’un pas nerveux, regardant toujours derrière lui.
La mascotte est avec le policier en chemise blanche, ils sont entourés par les caméras, les fardées posent leurs questions. Les téléspectateurs auront leurs réponses.

J’augmente la cadence, la Petite chigne un peu, elle bouge contre moi.
Je la serre un peu plus et je lui chante tout bas ce qui la calme le plus ces jours-ci :

My heart tells a different story.
My hands feel a different pulse.
If anything means anything,
There must be something meant for us to be.

Je n'ai pour réponse que le sifflement de son nez .
Ça va aller.

jeudi 23 août 2012

Promesses



L’Ainé est au bout du quai, il teste la chaleur de l’eau. C’est entre chien et loup, la fraiche commence à se faire sentir, la rosée aussi.
— Tu viens papa ? Est bonne.
— Nah, sais-tu, jvas préparer le feu à place, spâ chaud-chaud.
— Envoueille, tu viens jamais te baigner!
— Jamais quand y commence à fére nouère et frette, non.
— Fait pas frette papa!
— Simonac, l’érable drette là est déjà rouge, ça veut dire quoi d’après toi ?
— Bon, ben, bye.
Et plouf. Dans l’eau. Je remonte le capuchon de mon kangourou et je pars lui chercher une serviette, y va en avoir besoin.
Pépin s’assure que je ne m’en vais pas nulle part en me courant après. Un jour je comprendrai comment il peut avoir la témérité de défier un adulte, genre : « Heille! Notre pédalo ça. Part pas avec, toi! » et être en même temps terrifié par des banalités.
— Attends-toi, GuiÔme!
— De quoi t’as peur, y a rien icitte, pas de motos, pas de mascotte, pas de père Noël, rien!
— Peur du Hueur!
— Y est même pas là le huard! Pis y veut rien savoir de toi, t’es pas un poisson!
— ATTENDS-TOI BOOOON! GUIÔME! ATTENDS-TOI!
— C’est attends-moi et papa, merci beaucoup. Et arrête de crier, on doit t’entendre jusqu’au village, Monsieur Bruit…
— Pas Monsieur Bruit bon. Attends-moi Guiôôôôme.
— Papa.
— Pas père-Noël han papa ?
— Hmm ?
— Pas père Noël, han papa ? Han papa ?
— Sais-tu, sais pas si y est pas là, le père Noël…
— Han ?
— Rien, rien.

On entre dans la véranda du chalet. Douce est là avec la Petite dans les bras. Elles regardent l’Ainé nager à travers les nénuphars. Les canards le suivent, s’attendant peut-être à ce qu’il sorte du pain de sa veste de sauvetage.
La Petite ferme les yeux, tranquillement, toute emmitouflée dans les couvertes de polar, prête pour aller dormir près du feu.
Un mois et quelques déjà qu’elle est là. Deux heures de travail, une sage femme formidable, la même que pour les deux frères, et hop, un autre miracle dans la famille.
J’ai un frisson qui vient du ventre en les regardant, les deux femmes de ma vie...
— Veut donner un bisou !
— Doucement Pépin.
SMMMACK ! Sur le pied gauche, qu’il prend bien soin d’abaisser à son niveau.
Elle se réveille, surprise, encore, par ce tsunami d’amour.
— Pépin, simonac, ton amour est trop lourd… Mollo, ok ?
— Ok Guiôme.
— …
On ressort aussitôt avec le sac de guimauves et une serviette.
— Bon pour la santé des guinnis, han papa ?
— Boah, pas full mon vieux.
— Pourquoiiii ?
— Trop de sucre.
— Pourquoiiii ?
— Pour que t’en manges beaucoup.
— Moi en manger beaucoup des guinnis, han papa ?
— Des guimauves ? Non. Trois, quatre si t’es fin.
— BEAUCOOOUP GUIÔÔÔME !
— T’en auras pas pantoute, chummy, t’aimes tu mieux ça comme ça ?
— Ok ok, moi gentil là. Han papa ?
— Ouan ouan.
Il aperçoit les canards.
— Oh, mes amis sont là !
— Eh beh.
— Mes A-miiiiis ! Coin ! Coiiiiin !!! Coiiiin-euh !
Venant de nulle part, plus loin :
— PAPA !
— …
— PAPA ! J’ai froid ! Ma serviette sivouplaaaaais !

***
Ma bière achève.
Tout le monde est couché.
Mon regard hagard scrute les variations de rouge dans la braise.
J’entends de la musique qui arrive de l’autre bord du lac. Je reconnais l’air presque tout de suite mais la voix me fait hésiter.
Cabrel. Mais… Shakira ? Calvaire, kessé qui vont pas inventer…
La chanson se termine, les pubs de vendeurs de chars et d’assurances s’enfilent les unes après les autres.
Une brochette d’inepties jusqu’à ce que l’animatrice apparaisse.
Sa voix semble couvrir le lac au complet et j’ai bien cru voir le huard s’enfoncer dans la noirceur du lac, au loin, par dépit.
Elle parle avec une auditrice qui voudrait-bien-entendre-I-will-Survive-s’il-vous-plait-en-souvenir-de nos-danses-mon-mari-et-moi.
Ça fait beaucoup de bruits à endurer, toutes ces pubs, ces animatrices… Pour pouvoir entendre ces reprises mièvres et ces succès souvenirs jamais disparus ?
Le bruit…
Je me résigne et je mets mes écouteurs, un blasphème en temps normal, mais faut pas virer fou, I Will Survive, l’hymne boomer par excellence…

Mes tympans explosent, je pense. Un des garçons a joué avec mon cossin à musique.
Je baisse le volume aussi vite que possible. La radio me revient aux oreilles;
«I was petrified !»
Je replace mon casque d’écouteurs et repars aussitôt dans mes divagations, emporté par les riffs et les vagues rouges incandescentes.
Plus que trois semaines avant de réintégrer la course des rats, fini le congé de paternité…
La même journée que le peuple choisira un nouveau bouffon.
Ça fera assurément rire encore un peu plus le Monarque.
J’irai mettre mon X quelque part, j’aime l’humour, moi aussi.
Toutes ces conversations inutiles, qui évitent le fond, le questionnement.
Tout ce bruit…
Je ne subis présentement la mascarade que par les journaux que nous ont laissé les propriétaires pour allumer le feu. Et la radio trop forte de l’autre côté du lac.
Des nouvelles des débuts des Olympiques, du début de la campagne électorale.
Les chroniqueurs qui font les bilans; résultats, attentes du public, impacts économiques, prédictions, commandites. Citations; « On ne voulait pas céder à la rue ».
De la pub de vendeurs d’autos, d’assurances, de pilules, de divertissement.

Je monte le volume, le refrain me happe une fois de plus.
We are Cowards and Thieves.

Ça me renvoie, encore, à la conversation que j’ai eue avec Thiran, à notre première soirée ici, au premier feu, il y a deux semaines :
— Kafka disait que c’est l’impatience et la paresse qui mine le plus le Monde. Que ce sont les deux plus grands péchés capitaux, mais principalement l’impatience…
— Mmm.
Je m’étais allongé bien au fond de la chaise de camping en pétrole tissé, happé par la clarté de l’affirmation. Puis, enhardi:
— Comique parce que de nos jours, tout est porté sur la production et la consommation immédiate, la patience passe mal dans ce contexte là.
— C’est bien la preuve qu’on est en enfer…

***

Je somnole. Presque plus de braise, bientôt minuit.
Silence.
Pas de radio. Pas de party chez les voisins. Pas de thermopompes ni de climatiseurs.
Même pas de bruit de vague.
Le lac est immobile. Noir.
Je me lève et je prends le tisonnier.
Je sépare les plus gros morceaux, les laissant seuls à eux-mêmes, chacun dans leurs coins.
Ça ne sera plus long, il ne restera plus rien dans une heure.
Le huard hurle, il est juste au bout du quai.
Je sursaute, surpris par sa proximité.
J’essaie de faire son cri, en ville les gens trouvent que je l’ai.
C’est pas mal mais ça manque de coffre, je m’en rends compte aussitôt que le son quitte ma bouche.
Je le vois s’éloigner dans la vapeur qui monte de l’eau.
Il ne me répondra pas.
Comme d’habitude.