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samedi 22 décembre 2012

Le jour où mon tape à cassette a tué Joe Strummer


Break.
Je suis assis.
La couverture de laine sur les genoux, jusque sous les bras, la chaufferette sous ma chaise de camping.
La lame de mon canif glisse doucement dans le jarlsberg.
Je mâche lentement la tranche, ma tuque baissée sur les yeux, me coupant temporairement de cette nuit qui ne semble pas vouloir se terminer.
J'avais de la musique au début du break, le système de son a mangé ma cassette en plein milieu de Tony Adams de Strummer.
"...waiting for the rays of the morning sunbblblaflfllflrrrrrrrrrr... »
C'est le troisième soir de suite qu'il me fait ça. Les deux premières fois, j'ai réussi à ressortir la cassette et à la rafistoler.
Plus tard peut-être. Après que j'aie classé et préparé les arbres.
Ils sont presque tous attachés, cordés sur les racks, les autres ont été vendus.
« Notre plus grosse journée en deux ans » disait faiblement Thierry en refermant l'enveloppe pleine d'argent.
Un vrai bloody sunday.

Je relève ma tuque, faut pas que je m'endorme.
Je me penche, je tâtonne pour trouver la bouteille d'eau, elle n'est pas sous la chaise près de la chaufferette.
Je sacre, tout bas.
Je la trouve un peu plus à gauche, la soulève, l'observe, la brasse, la redépose sous la couverture, près de la chaufferette.
C'est un bloc de glace dans une bouteille de plastique Poland Spring de deux litres.
Plus rien à boire.
Je voulais fermer la génératrice, va falloir attendre et endurer son vacarme, le temps que ça dégèle.
Les rares passants trouvent ça joli les lumières de Noël de toute façon.
Je regarde le système de son, muet.
La cassette est dessus, le ruban tout entortillé, sorti.
Je me lève.
Le break a assez duré.

Je tente de visualiser ce qu'il me reste à faire en épluchant une clémentine.
Priorité, ouvrir des arbres, les libérer de leurs cordes, les laisser prendre l'air un peu, ces corps morts. Qu'ils soient beaux quand le soleil se lèvera.
La clémentine est complètement sèche.
6000 kilomètres pour rien.
Je la lance sur un tas d'épines que j'aurai à ramasser plus tard.
Je remets mes gants, j'empoigne mon sécateur et j'attaque les premières cordes.
L'arbre est attaché à partir de la tête jusqu'au tronc pour que ses branches soient repliées sur elles-mêmes. Le premier choix est de couper la corde à une des extrémités et tout dérouler dans le but de conserver une corde suffisamment longue pour qu'elle puisse à nouveau servir à attacher à nouveau le sapin sur le toit d'un 4x4.
Le deuxième choix est de couper la corde en petits morceaux et d'en finir au plus vite.
Je coupe.

Extrait de L'Air de Rien, le roman. Qui arrivera bien un jour, chez vous, aussitôt que j'aurai fini L'Inventaire.

À la fin de cette nuit interminable, je suis allé manger mon omelette feta tomate quotidienne au deli du coin.
J'ai ouvert le Daily News et, en cherchant la page des funnies, je suis tombé sur une photo de Joe Strummer qui prenait la moitié de la page.
«Cool, Strummer, kessé qu'y leu prend de le mettre dans...QUOI? CALISSE D'ESTI!»
Les gens se sont tous retourné vers moi.
Épuisé par un mois et demi de vente de sapins, boulversé par cette nouvelle, je leur parlais en français, les yeux fixant le vide:
«Strummer est mort calisse...»

10 ans aujourd'hui.
Je suis bien loin des sapins, mais Strummer est toujours là.
Juste à coté.






jeudi 1 septembre 2011

Dinde Dorée

Héléna Blue a encore sévit et m'a commandée un texte sur le thème «lit».
Je suis allé fouiller dans mes tiroirs et je me suis remis au travail.
Voici un truc qui pourrait peut-être faire partie de ce qui pourrait être un jour un roman.
On travaille là-dessus. Entre autres.



Dinde Dorée





 

 

 

 

Une nouvelle de

Guillaume Pâquet



























2004-2011















































Samedi soir, 10 heures et 10. Je suis dans la chambre, assis devant l’ordinateur. Je clavarde avec quelqu’un qui dit être une lesbienne de 23 ans, portant du 36 c et habitant Repentigny. Jeanne est dans le salon avec son frère. Ils écoutent un film d’horreur, un de ces films de peur japonais que les Américains ont cru bon refaire avec des actrices blondes et des villes aux noms plus familiers. Terreur à Mobile, Alabama !
La conversation avec la lesbienne s’enlise depuis un bon moment, elle doute de l’authenticité de mon identité. Les hommes doivent payer pour chatter ici, pas les femmes. Je me suis inscrit comme fille, j’ai pris une photo sur un site de soft porn et voilà. J’ai 25 ans, je suis bisexuelle, enceinte et mon chum me joue dans le dos sur des sites de rencontre virtuels. La lesbienne veut entendre ma voix. Je change de sujet et je lui demande ce qu’elle porte. Autant en venir au but tout de suite. J’attends la réponse impatiemment, je fais une recherche sur les autres femmes en ligne, je regarde leurs photos. Sans trop savoir pourquoi.

Les chats se mettent à courir dans le couloir, une longueur, deux longueurs. Brom Brom brom Brom-brolom krrr krrr krrrr. Leurs griffes graffignent le plancher. Ils sautent, se lancent par terre, le plancher vibre un peu, Colette a pris du poids depuis la grande opération. Pause. Je les regarde par le cadre de porte de la chambre, ils se font face et se préparent pour d’autres longueurs. Les deux ont les yeux noirs, les pupilles sont dilatées au maximum et leurs queues branlent vigoureusement.
Je sors de la chambre, j’en prends un dans chaque bras et je les enferme avec Jeanne et Luc, dans le salon, à l’autre bout de l’appartement.

En revenant devant l’écran, la lesbienne me dit qu’elle doit quitter. Pas grave, ça n’allait nulle part.  Une partie de moi se réjouit et se met à espérer que nous (c’est à dire toutes les parties de mon corps et de mon esprit qui ne sont pas intéressés par les relations adultères virtuelles) allons passer à quelque chose de plus constructif.
Je fais taire ma bonne conscience en m’adressant à ce qui semble être une femme de 36 ans. Elle dit être mariée, bisexuelle et à la recherche de discussions cochonnes avec des femmes. Excellent, pas de taponnage avec ce genre de personnage. Surtout pas besoin de faire vérifier trois fois son identité avant de les sauter virtuellement.

Ça sonne à la porte, dix heures et vingt.

Je quitte Exploder, me déconnecte de l’internet, me lève, vérifie que je ne suis pas en érection et je me dirige vers la porte d’entrée. Jeanne est dans le cadre de porte du salon et attend de voir qui sonne, elle tient Colette dans ses bras. Comme je m’approche, la porte s’ouvre, c’est le voisin d’en bas, qui est aussi le propriétaire. Il entre. Je me recule un peu. Il titube et respire fort. Il pue l’alcool. Je vois dans ses yeux que c’est à propos des chats
— Salut
— Allô
— Z’ai essayé d’appeler, zc’était toccupé

Il me tend des papiers

— Ça cé lé… lééé…
Il a la bouche grande ouverte, il lui manque une incisive inférieure et il en a une autre qui branle et vibre pendant qu’il parle. Il s’est peut être battu ? Peut-être a t’il goûté à la médecine de ses escaliers glissants?
— Cé le… lééé…
— Les T4 ?
— Lé T4.
— Ok.
Il me tend les papiers, je les prends.
Ses yeux regardent par dessus mon épaule et semblent chercher les chats.
Sa dent tremble à chaque respiration, elle semble tenir le coup malgré tout. Il prend une grande inspiration et s’appuie sur le mur, il lui reste un autre papier.
— Ça cé lé… la…
— L’avis d’augmentation de loyer ?
— Ouain.
Il semble offusqué que je ne l’aie pas laissé finir sa phrase tout seul. À jeun il parle avec un accent portugais. Quand il est saoul comme présentement, ça se confond, son accent devient presque exclusivement ivre international.
Je prends l’avis, 10 piasses de plus à partir de juillet. Comme l’année d’avant. Et les deux autres d’avant. Et comme l’année prochaine fort probablement. Le loyer est encore abordable, il a du rattrapage à faire pour rejoindre les prix du marché.
Jeanne s’approche et se place derrière moi, je lui donne les papiers.
En voyant ses yeux je comprends qu’elle devine ce qui s’en vient. La colère lui fait froncer les sourcils.
Ça fait trois ans qu’on marche sur la pointe des pieds pour ne pas qu’il se plaigne du bruit, et il s’en plaint quand même.
Il a appelé la semaine passée à huit heures du matin parce que les chats venaient de faire une petite longueur d’appartement. «J’ai le droit de vouloir dormir à huit heure si je veux.»
Le lendemain, à sept heures du matin, il était sur le toit du bloc pour déneiger. Il a vraiment bien déneigé la partie au-dessus de notre appartement.

Il possède deux canaris et souffre probablement d’ailourophobie.


— La zlé CHATS, ça pu PU continuer !!

Il monte le ton, se serre les mâchoires et peut-être sent-il que je regarde sa dent car il tente de la cacher derrière sa lèvre inférieure. Ça provoque un zézaiement qui rend la discussion encore plus dure à supporter.

— Ben là, spask yé yenk 10 heures…

— JZ’ m’en FOUS !!!! On écoute tutte en bas !! TUTTE !!

Je lui fais timidement signe de baisser le ton avec ma main.

— ZSS’cusez, qu’il siffle entre ses dents. Il se pince les lèvres avec l’index et la moitié de pouce qu’il lui reste (accident de scie ronde), les trois autres doigts de la main en l’air. Il lève l’autre main en signe de pardon et réprime un rot.

— On écoute tutte pis là ccccé là quatrième fois que jze vous le dis. Cé t’assez.

— Je sais qu’on entend tout. Tsé, j‘veux pas partir de guerre mais juste avant hier, vous êtes rentrés à 2h de matin, pis vous étiez pas vraiment discret, pis des fois, vos canaris-

— Ah BEN Les CHATS qui COURENT PARTOUT dans l’appartement à dzeux Troizeure du matin z’en VEUX PU ! VOUS avez DIX jours pour faire DIZSSPARAÎTRE Les CHATS-

Jeanne passe la tête par dessus mon épaule et s’insère dans la conversation, je sens son ventre gonflé contre mes reins.

— Han ?

 Le propriétaire se remet l’index et le majeur sur les lèvres. Il lève l’autre main en signe
de pardon

— 10 jours pour faire dizsparaître le BRUITS des chats !

— Ben là j’m’excuse monsieur Miranda, mais je pense que vous êtes présentement pas en état de me dire quoi faire. Vous êtes-

— MA QUESSZ ÇA FA que JEU ZSSOIS comme je zssuis LÀ. JE ZSSUIS PAS DANS MON AUTO !

Il mime qu’il tient le volant.
Je regarde Jeanne dans les yeux, elle recule en me fusillant sur place du regard.
Je me retourne vers Miranda, j’essaie de gagner un peu de sympathie, je sais qu’il est divorcé, je roule les yeux en voulant dire « …les bonnes fammes… quessé tu veux fére…». Il se calme. Un peu.

— Jze suis chez moi, jze dérange pas personne, zeu suis pas dans mon auto, et les CHATS courts partout !!!

Il reprend ses arguments comme ça deux trois fois, en boucle. 10 jours d’avis, et puis quoi après les 10 jours ? C’est pas spécifié. Je ne m’objecte que symboliquement. Comprenez monsieur Miranda, le minou est tout jeune.
Il ne veut rien entendre.
L’idée me vient sporadiquement de le pousser en bas de son escalier glissant, juste pour voir ce qui se passerait avec sa dent qui branle…Mais je suis poli.
Je n’ai jamais été très menaçant dans ces situations. Toujours eu peur de déplaire, de me faire haïr. Un bon ti-gars qui dit jamais un mot plus haut que l’autre et qui roule des yeux quand c’est le temps. «On l’entends pas ! Tout le temps en train de lire oubedon de jouer dans sa chambe !» «aye, si mon Michael pouvais-tu êtes tranquille de mingue !»

Il finit par s’en aller au bout de 5 minutes. J’ai les mains qui tremblent.
Luc, le frère de Jeanne, est dans la porte du salon, il tient le chaton Daniel.

— Dix zours ! Cétacé !
— Ça PU PU continuer, que je lui réponds mollement.

Le film vient de perdre de son intérêt, il s’en retourne chez lui.
Après l’avoir salué, je vais me prendre un verre d‘eau, j’en renverse un peu en regardant mon verre trembler dans ma main. Jeanne est dans le lit, et tient un oreiller entre ses bras. Rageuse.

— Le vieux CÂLISSE... Vieux crisse de saoulons ! Ça va être quoi après ?? Pis ça va être quoi quand le bébé va être là ?!?

— Ché pas… Par contre, euh…C’tait pas le move de la soirée pareil, dire à un gars saoul kié saoul. Tsé, ctait quasiment comme y demander d’hurler plus fort…

Je me déshabille en la regardant du coin de l’œil, anticipant sa réaction. Je me glisse furtivement sous les draps, elle n’est pas dupe et sait que je veux éviter son regard. Elle s’appuie sur son coude en me regardant.

— Fallais tu que j’y amène une biére en plus ?? Tsé, cibouère…Na-non y reviendra nous vouère quand y s’ras à jeun le vieux câlisse ! Pis pourquoi y capote tant que ça après les chats ? Y courent 10 minutes dans journée pis c’est beau…

— Ptête que son ex-femme aimait les chats…

— Pis ? Y est pu avec là, y pourrait nous câlisser patience yenk une fois dans sa vie. J’haïs assez ça des vieux niochons d’même là… 

— On fait quoi ? On met les chats dans le salon ? Ek litière ? Au moins si y courent, ça va juste être dans ste pièce là.

— Ça va être le fun de regarder la télévision…

— Spa toé qui dis kia yenk dla marde à Tévé ? Tu vas avouère une Tévé en odorama…

— …

— Quessé tu veux qu’on fasse de plus, y capote, yé saoul pis y veux rien comprendre... Couche toé donc, tu te fatigues pour rien avec ces niaiseries-là.

— Ouin… mais j’ai quasiment hâte pareil d’entendre le bébé brailler à 4 heures du matin, juste pour que ça lfasse chier…

Elle termine sa phrase en m’embrassant. Je ferme la lumière.

Je m’endors en pensant à mon match de hockey cosom du lendemain, je suis en train de casser la gueule à deux-trois morons en même temps. La preuve que je rêve.



Je me réveille en pleine nuit, cauchemardant que j’ai furieusement envie d’aller à la toilette. Je sors du lit et en posant le pied par terre je me rends compte que ça ne va pas du tout. Pendant que je cours silencieusement vers la salle de bain, je refais vite une liste de ce que j’ai mangé et bu. Ça ne peut pas être pas la bière, j’en ai bu juste deux. Peut-être la poutine et le Roca Cola…

Dès que je m’assois sur le banc de la toilette, ça sort. Comment est-ce que ça peut se liquéfier comme ça ? Je sens que ça remonte vers le haut aussi. Une onde de souvenirs échoue en même temps dans ma tête. Je revois toute les fois où j’ai réussi à refouler les envies de vomir depuis que je suis petit. C’était pour moi une fierté à chaque fois. Je réussissais à repousser le mal, quelqu’un s’en rendrait compte un jour, j’en étais certain. On m’adulerait bientôt!
Pas ce soir, ce soir c’est trop fort. Aucun rempart ne peut résister à ce qui s’en vient. Je dois me lever prestement de la toilette, la flusher pendant que je me retourne et que je m’accroupis pour vomir. C’est une explosion, un raz-de-marée, la toilette se vide pendant que je la remplie. Les spasmes secouent mon ventre, mon dos, ma gorge. J’ai de la sueur au front et je ne distingue que vaguement les restes de mon souper qui virevolte dans l’eau montante. Puis l’accalmie, l’œil de la tempête ? La pensée que je puisse rater la partie de hockey du dimanche m’apparaît et me redonne un peu de volonté de combattre. Sans grand résultat. Une autre vague me happe. De la bile. Ce sera quoi après ? Mon corps se crispe, luttant contre l’absurdité d’expulser du vide.
Ce qu’il fait, une fois, deux puis trois fois. Plus rien ne sort, mon ventre se contracte, mes épaules se haussent à chaque fois et se replient vers l’avant, je beugle et j’ai les larmes aux yeux. 
Qu’est-ce qui m’a rendu malade ? La sauce brune ? Le fromage ? Un virus attrapé dans le métro ? Non… Il faut que ce soit le Roca Cola. Absurde. J’ai pourtant un drôle de goût dans la bouche, c’est sur et sucré.
Je m’assois sur les tuiles froides de la salle de bain en m’adossant contre le mur et je regarde mes mains sous la lumière de la veilleuse, elles sont blêmes et tremblotantes.
Ça fini par se calmer. Je retourne me coucher, il est 4 heures du matin. Je ne dormirai plus.
C’est chaque fois pareil. Je me revois dans ma chambre d’enfant à Amqui, sur mon minuscule lit, recouvert d’un couvre-lit en forme de voiture parce que mes parents ne pouvaient pas m’acheter le lit en auto. Malade, fiévreux, apeuré par tous les bruits que je peux entendre. Effrayé par le vieux merisier qui fait grincer ses branches mortes sur la vieille tôle du vieux garage Fournier. Terrifié par le toit de la maison qui craque sous la neige et les froids de février. Intrigué parfois par ces rares visiteurs dans la cuisine qui parlent pendant que je suis malade. Tous les commentaires que ces gens disent qui me concernent peut-être. Qui ne parle pas de moi du tout finalement.
Et toujours cet inconfort, ce marathon dans mon lit, mon repère, cette nausée qui empêche le sommeil de prendre racine. Et la tôle qui grince. Et ce lugubre merisier qui n’a jamais rien donné.
J’entends les chats qui commencent à courir.
Les Canaris à l’étage en dessous ne semblent pas être dérangés.

Dimanche. Huit heures. Je regarde Jeanne dormir. Ma main sur son ventre rond, j’attends, espérant sentir les mouvements de mon fils. Ça ne vient pas. Il doit dormir.
Tout est tranquille, pas de bruits dans l’appartement. Il fait soleil dehors. La chambre est pleine de lumière. Une voiture passe sous ma fenêtre. J’entends sous ses roues le bruit de la neige fondue par le soleil encore faible de février, le calcium et le va-et-vient matinal des clients du marché Jean-Talon. Je place mes bras derrière ma tête, j’essaie de m’imaginer avec un bébé dans mon lit, le matin. Un matin comme celui-ci. Une onde de fierté monte en moi. C’est agréable et incontrôlable, ça me dépasse largement, je le sens.
Après un temps, l’angoisse de subvenir aux besoins de cet être tout neuf se fait sentir et mon ventre bascule presqu’à nouveau.

La journée se passe en mode « lendemain de veille ». La matinée à vomir ou non et l’après midi à errer comme une âme morte dans toutes les pièces de l’appartement. Je fais quand même un effort supplémentaire pour ne pas trop faire de bruit. On prend bien soin de séparer les chats le plus longtemps possible. Le loyer est vraiment pas cher et c’est tellement bien situé.


Lundi. Daniel a un rendez-vous pour se faire castrer et je dois l’amener chez le vétérinaire avant d’aller travailler. Il neige doucement ce soir, c’est paisible. Les sons de la ville sont étouffés, le quartier semble être devenu un petit village tellement c’est tranquille et moelleux comme ambiance. Cinq centimètres depuis ce matin, ça fait du bruit quand je marche. Cronche, crounche, cronche. Je suis encore vaguement dans les nuages comateux de ma crise de vomi de la nuit de samedi, les épaules endolories.
J’arrive au coin St-Zotique/St-Denis. C’est l’heure de pointe, les voitures roulent comme en temps normal, vite et mal, mais on les sent plus vulnérables, incertaines dans les cinq centimètres de neiges. Je sens Daniel trembler. Une maman passe avec sa petite fille assise dans un traîneau. La maman regarde la cage : « regarde Mégane ! Un ti-minou ! » La petite mange un biscuit, elle le tient à deux mains avec ses mitaines, ses yeux sont presque cachés par son capuchon. Elle me regarde en passant sous mon nez et s’éloigne en se laissant traîner par sa mère.
La lumière change au vert. Une voiture descendant St-Denis qui croyait avoir le temps de passer freine et glisse en silence sur 2 mètres. Elle s’arrête finalement en plein milieu de la rue et repart avant que les Klaxons se fassent entendrent.

St-Zotique/Christophe-Colomb, j’enjambe un pare-choc gisant sur le trottoir et je regarde des deux cotés de la rue avant de traverser.

En entrant chez la vétérinaire, j’ai l’impression que j’apparais dans un mauvais téléroman. Il y a un chat qui dort sur le comptoir près de la caisse enregistreuse, un couple flatte un grand Danois en lui disant des mots doux, une employée place des sacs de moulés dans une étagère, et une vieille madame sort d’une salle d’examen avec son caniche dans les bras, suivi de la vétérinaire.

— Jvous rmarci donc ma tite madame, ché pas ske j’aurais faite si y avais fallu que mon ti-Bijou toffe pas l’opération. 
— C’était rien madame Larose. Y va être ben correct votre Bijou.

La vétérinaire doit avoir à peu près mon âge, fin vingtaine, rousse, yeux verts, nez fin. Sarrau vert, uniforme, on imagine déjà une romance entre le personnage principal et la jolie docteure animalière... Elle se dirige derrière le comptoir et regarde des dossiers. L’employée qui plaçait les sacs s’approche de moi.

—  Oui ?
—  Je viens porter mon chat, Daniel, il se faire opérer demain.

Je monte la cage au niveau de son visage. Daniel la regarde.

— Suivez-moi s’il vous plait.
  
Elle m’emmène dans une autre salle d’examen qui donne sur une pièce pleine de cages. Elles sont presque toutes occupées. Un Gros Labrador noir se lève et me regarde de derrière ses barreaux.
L’employée installe Daniel sur une table en acier inoxydable, l’examine, il rechigne un peu, à peine.
C’est qu’il est bien élevé ce chaton ! Cinq mois ! Il ramène la balle ! Je ne me contrôle plus, un scénariste vétérinaire s’est emparé de moi, je suis un personnage, un caméléon sans personnalité, qui se transforme au gré des rencontres. Pour le moment je suis : le plus très jeune adulte en mal d’être qui est en admiration devant son chaton et la vétérinaire rousse au nez fin (qui palpe au même moment les bourses d’un grand Danois).
L’examen de Daniel se termine, l’employée me demande de faire rentrer Daniel dans sa cage.

— Oh, d’habitude, il entre seul dans sa cage.
Le chat essaie de sauter en bas de la table de stainless, ne semble pas vouloir y entrer. Il miaule en me regardant, je le rentre dans la cage.

— Vous allez pouvoir venir le chercher demain vers 6 heures.

Retour, marche en sens inverse vers le métro, vers la masse qui retourne à la maison.
Je pars travailler.
Même procession de véhicules, arrêt, départ, arrêt, départ, klaxon.
J’arrête au dépanneur, j’achète un billet de loterie, la Dinde Dorée.
Un jour je gagnerai peut-être, je pourrai réaliser mon rêve de sacrer à la TV :
«Calisse de tabarnak ! Jvas pouvouère rembourser mon prêt étudiant !!!»
Je gratte, le billet, je jette le billet.

Une longue file de gens épuisés aux yeux morts attendent pour embarquer dans l’autobus, la porte s’ouvre, le chauffeur est sémillant, il est assis de façon à faire face aux gens qui entrent, il les salue tous, les remercie. Parfois il reçoit un sourire, une réponse.
J’approche de la porte de la station de métro, encore la même surprise qu’hier et que demain, la résistance de la porte, le vent froid qui s’engouffre. C’est lourd, je pousse avec les jambes, je force. Une femme sort, je lui tiens la porte. Son regard est vide, les yeux morts. Elle m’ignore et sort. Je secoue mes bottes, j’entrevois mon reflet dans la fenêtre, je lâche la porte et j’entre, les yeux morts.









samedi 9 août 2008

Patates


Je ne sais pas pourquoi je pense à ça maintenant.
« Gâdème de gâdème, le souper est pas prêt pis y a pu de patates en haut, va m'en chercher en bas »
En bas.
Dans le caveau.
Je me suis longtemps demandé pourquoi elle m'envoyait toujours chercher ses patates, probablement parce que tous les autres avaient plus peur que moi.
Ou ils étaient simplement meilleurs pour dire non.

Des relents de moisissures, de bois qui sèche dans une cave humide et d'excréments refoulés par les égouts montaient au nez aussitôt qu'on passait le deuxième palier de l'escalier qui menait au sous-sol.
L'escalier lui-même était recouvert d'un tapis jaune à fleurs brunes usé, fatigué.
Les six premières marches avaient chacune leurs paires de bottes de travail usées elles aussi, à différents degrés. Chacune avait son petit tas de terre séchée respectif.
Arrivé en bas, tout de suite à droite se trouvait la pièce à débarras, véritable capharnaüm d'objets divers qui « serviraient un moment donné ».
On y trouvait entres autres des bottes de ski de fond de l'oncle untel, un fanal de tante chose et un lutrin.
Une odeur de boule à mites embaumait le débarras.
En évitant la pièce et en continuant tout droit on se cognait le nez sur une pile de feuilles d'isolant « pour mein kon fassent les rénovations ».
Derrière cette pile de feuilles de styrofoam 5/8 se trouvait une mystérieuse toilette qui, à ma connaissance, n'avait à peu près jamais servi.
Son cerne jaune trahissait pourtant son âge.
C'était « pour meink la cave soit finie pis que vous ayez vos chambres en bas ».
Il s'y trouvait aussi un petit bureau d'écolier qui ne trouva finalement jamais sa place dans une quelconque pièce qui ne vit jamais le jour.

Le caveau était à la gauche de la pile d'isolants.
La lumière ne se rendait pas jusqu'à sa porte et le courant n'avait jamais été installé là non plus.
Les rares fois où j'avais amené la grosse lampe de poche, à pile carrée, m'avaient permis d'observer que la pièce était prête à recevoir quantité de légumes et fruits divers.
On n'y trouvait pourtant qu'un sac de patates.
Sur le bord de la porte.
J'amenais son plat de crème glacée Choix-Unic que je devais remplir et lui ramener pour qu'elle puisse le laisser sous l'évier, à côté des produits d'entretien ménager.
Elle aurait ainsi ses patates pour les trois ou quatre prochains repas.
L'opération pouvait prendre 30 secondes ou plus dépendamment du niveau de patate dans le sac.
Plus le sac était vide, plus c’était long.
Agenouillé dans le noir, ma main fouillait dans le fond du sac, s'attendant à sortir un quelconque monstre mangeur d'enfant.
Je me retournais souvent, pour ne pas me faire prendre de dos par une créature qui aurait profité de mon inattention pour sortir du drain se trouvant près du poêle à bois et de la fournaise à l'huile.
Une fois le plat de plastique rempli, je me relevais vite, refermais la porte et quittait la cave rapidement sans demander mon reste, espérant que la fournaise ne décolle pas au moment où je la contournerais juste avant de monter l'escalier, ce qui voudrait assurément vouloir dire quelque chose.

Des patates le midi.
Des patates le soir.
Étrangement, je n'ai jamais mangé de patates les matins durant mon enfance.

Quand même, je ne sais pas pourquoi je pense à tout ça maintenant.
C'est surement l'odeur qui m'a plongé dans ce tourbillon de souvenir.
Ce mélange particulier entre la naphtalène et la marde.

Je suis au 11e étage.
L'étage des rédacteurs publicitaires.
Chaque soirée, c'est l'inconnu, je ne sais pas ce que je vais trouver dans les toilettes.
Que ce soit celles des hommes ou celles des femmes.

Je suis parti du 23e.
À chaque étage je passe un balai dans les toilettes, pour enlever les plus gros morceaux, et puis la moppe.
Je termine en vidant les poubelles.
Pour les toilettes des femmes je dois cogner avant d'entrer et laisser la porte ouverte en lui glissant un coin en caoutchouc en dessous. Au cas où une femme ferait des heures supplémentaires.
Ordinairement, c'est moins propre de ce bord-ci que du côté des hommes.
Les tampons, serviettes sanitaires et autres papiers hygiéniques se retrouvent plus souvent qu'autrement dans le rayon d'action de ma serpillère.

Sauf au 11e étage.
Ce soir, dans la toilette des hommes du onzième, quelqu'un a écrit son nom avec ses excréments.

Daniel.

Je prends mon Walkie.
« Simon à Madame Simard »
« À l'écoute »
« Ouan, on a un dégât au 11e »
« Encore?? Calvaire... Ok, René va t'amener le stock pour nettéyer »

Ça serait trop long pour moi de redescendre au troisième sous-sol aller chercher les gants, le masque et tout ce qu'il faut pour ce genre de travail.
René me les amène.
« Ben coudonc, ça fait trois fois en deux semaines? »
« Ouan... »
« Ça t'écoeure pas? »
« Boh, mon pére avait sa compagnie d'épandage de fumier quand j'étais jeune. Dla marde, ça reste dla marde. T'en rviens un moment donné. »
J'évite de parler du sous-sol familial, faudrait pas trop en rajouter, je n’aime pas ça tant que ça, ramasser les besoins des autres.
« Tant mieux pour toué, bonne chan' »

J'observe le travail à accomplir. Daniel a manqué de matériel un peu vers la fin, il aurait du se contenter de Dan, Ben, Luc ou simplement, Ed.
Tant qu'a écrire un nom avec sa crotte, autant en prendre un vraiment court, il y a moins de chances d'avoir de mauvaises surprises comme ça.

J'utilise la spatule habituellement utilisée pour faire décoller les gommes des planchers pour faire tomber le plus gros dans mon porte-poussière.
L'odeur n'est pas trop pire. Ça fait un moment que c'est sur le mur, c'est pas mal sec.
Il y a encore des hommes qui viennent à la toilette, ça travaille tard ces gens-là.
La plupart ne me regardent pas torcher le mur.
Certains ont des coups d'œil compatissant, me prenant en pitié.
« Rgôrd le pauv gars avec sa job de cul, pogné pour ramasser la marde des autres... »

Je nettoie le reste avec un chiffon et de l'eau de javel.
J'astique ensuite tous mes instruments à l'eau chaude javellisée et je reprends la tournée.
Ça aura pris trois minutes en tout.

Je passe ma moppe comme d'habitude en m'attardant machinalement sous les urinoirs et sous les séchoirs à mains puis je vide les poubelles.
Je jette un dernier coup d'œil pour vérifier que tout est correct.
Un homme entre au même moment que je m'apprête à sortir, il ne fait aucun effort pour m'éviter, son épaule frappe la mienne. Personne ne recule ni ne fléchit.

Je me dirige vers l'ascenseur avec mon chariot en me disant que quand même, ce n’est pas moi qui fais la pire job dans cette tour-là.



dimanche 6 janvier 2008

L'esprit des fêtes 2002 (2e partie)

La tête me pique, j'ai une tuque sur la tête 24h par jour.
Je l'enlève un instant pour me gratter, je sens le gras de mes cheveux sur ma main, ça glisse.
Je replace ma tuque, relève mon col, il reste une vingtaine d'arbres dans la rue.
J'en prends deux dans chaque main en les saisissant par le tronc et en les serrant contre mes flancs avec mes bras. Je suis machinalement le chemin qui s'est formé à travers les épines qui jonchent le sol et je dépose finalement les sapins sur l'étalage sans faire attention au rangement.
Je refais le chemin inverse vers le boulevard Northern en me demandant combien de temps j'aurai pour tout balayer avant que ses six voies soient envahies de métal hurlant, roulant.
À ce stade-ci de la nuit et du déchargement, les arbres qui sont encore dans la rue sont tous emmêlés et je n'ai d'autre choix que de les trainer en groupe. Certains ne s'en remettront pas, j'entends les branches et les têtes casser.
Y aura toujours moyen de les vendre.

Juste au moment où j'extirpe un arbre qui s'était pris dans la corde d'un autre, j'aperçois deux formes au milieu de l'ilot.
Je me relève et me dirige vers eux, deux femmes mulâtres. Une plus âgée que l'autre.
— How you doin'.
— Hey.

La plus jeune des deux tremble, c'est visiblement la fille de l'autre, elles sont semblables.
Je dis à la tremblante sur un ton presque chaleureux :
— T'as frette?
Elle est belle comme ma blonde, ne répond pas, soulève un sourcil
— Sais-tu où j'étais hier? Bahamas...
— Ça explique pourquoi t'as frette, j'ai chaud moi, là.

La mère m'observe, me dissèque du regard.

— No, you're numb.

J'éclate de rire, ça fait longtemps.
— C'est le bon mot! Engourdis, I am. C'est quoi après numb?
— Dead.
— Yeah... C'est le bon mot...

mercredi 2 janvier 2008

L'esprit des fêtes 2002 (première partie)

Dans la nuit du 22 au 23 décembre 2001, je suis sur le boulevard Northern à l'endroit précis ou la 34e avenue débute, juste au coin de la 47e rue.
Un flatbed de 53 pieds immatriculé Nova Scotia vient de quitter mon ilot pour aller livrer le restant de ses sapins quelque part à Brooklyn.
Me voici de nouveau seul au Dwyer Square, Queens, New York.

Seul et en sueur à travers les sapins.
La buée se dégage de tout mon corps.
Je viens de décharger 250 sapins et je prends une pause.
Si j'arrête trop longtemps, je vais m'endormir et geler. Il fait -10° Celsius.
Je pousse le temps d'arrêt au maximum.
À l'instant précis où je sens le premier frisson me saisir, je fonce et je m'empare d'un des sapins qui git en plein milieu du boulevard et je le lance plus loin sur une des piles qui attend d'être triée. Il est deux heures moins quart du matin.


Les véhicules poursuivent leur interminable va et viens.
Certains klaxonnent pour me faire remarquer que mes arbres sont dans le chemin, un autre klaxonne pour avoir la permission de bruler le feu rouge de la 47e, certains klaxonnent pour désavouer celui qui vient de bruler le feu rouge, d'autres, très peu, klaxonnent pour me saluer.

Je m'engage sur le boulevard pour ramasser les plus gros sapins pendant qu'il me reste des forces. Les bundles, les petits chicots regroupés, trois par trois ou quatre par quatre, attendront à la fin de la nuit. Ils sont presque tous déjà sur l'ilot de toute façon, formant une pile aux allures de hutte de castor verte.


Le cas le plus pressant fait à peu près 100 livres, mesure environ 12 pieds et
son tronc empiète dangereusement sur deux voies.
Chaque pas que je fais avec lui ajoute au prix qu'on en exigera et je me dis, entre deux sacres, qu'il faudrait avoir au moins 110$ pour. Je l'appuie sur l'étalage en prenant bien soin de mettre suffisamment de poids de l'autre côté, j'ai pas envie de ramasser le rack au complet dans la rue à sept heures du matin en pleine heure de pointe.
Je recommence l'opération en prenant les sapins par ordre décroissant, si c'est possible.

Le but est de dégager le plus rapidement possible le boulevard avant que les boys du NYPD viennent me faire chier.