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samedi 22 décembre 2012

Le jour où mon tape à cassette a tué Joe Strummer


Break.
Je suis assis.
La couverture de laine sur les genoux, jusque sous les bras, la chaufferette sous ma chaise de camping.
La lame de mon canif glisse doucement dans le jarlsberg.
Je mâche lentement la tranche, ma tuque baissée sur les yeux, me coupant temporairement de cette nuit qui ne semble pas vouloir se terminer.
J'avais de la musique au début du break, le système de son a mangé ma cassette en plein milieu de Tony Adams de Strummer.
"...waiting for the rays of the morning sunbblblaflfllflrrrrrrrrrr... »
C'est le troisième soir de suite qu'il me fait ça. Les deux premières fois, j'ai réussi à ressortir la cassette et à la rafistoler.
Plus tard peut-être. Après que j'aie classé et préparé les arbres.
Ils sont presque tous attachés, cordés sur les racks, les autres ont été vendus.
« Notre plus grosse journée en deux ans » disait faiblement Thierry en refermant l'enveloppe pleine d'argent.
Un vrai bloody sunday.

Je relève ma tuque, faut pas que je m'endorme.
Je me penche, je tâtonne pour trouver la bouteille d'eau, elle n'est pas sous la chaise près de la chaufferette.
Je sacre, tout bas.
Je la trouve un peu plus à gauche, la soulève, l'observe, la brasse, la redépose sous la couverture, près de la chaufferette.
C'est un bloc de glace dans une bouteille de plastique Poland Spring de deux litres.
Plus rien à boire.
Je voulais fermer la génératrice, va falloir attendre et endurer son vacarme, le temps que ça dégèle.
Les rares passants trouvent ça joli les lumières de Noël de toute façon.
Je regarde le système de son, muet.
La cassette est dessus, le ruban tout entortillé, sorti.
Je me lève.
Le break a assez duré.

Je tente de visualiser ce qu'il me reste à faire en épluchant une clémentine.
Priorité, ouvrir des arbres, les libérer de leurs cordes, les laisser prendre l'air un peu, ces corps morts. Qu'ils soient beaux quand le soleil se lèvera.
La clémentine est complètement sèche.
6000 kilomètres pour rien.
Je la lance sur un tas d'épines que j'aurai à ramasser plus tard.
Je remets mes gants, j'empoigne mon sécateur et j'attaque les premières cordes.
L'arbre est attaché à partir de la tête jusqu'au tronc pour que ses branches soient repliées sur elles-mêmes. Le premier choix est de couper la corde à une des extrémités et tout dérouler dans le but de conserver une corde suffisamment longue pour qu'elle puisse à nouveau servir à attacher à nouveau le sapin sur le toit d'un 4x4.
Le deuxième choix est de couper la corde en petits morceaux et d'en finir au plus vite.
Je coupe.

Extrait de L'Air de Rien, le roman. Qui arrivera bien un jour, chez vous, aussitôt que j'aurai fini L'Inventaire.

À la fin de cette nuit interminable, je suis allé manger mon omelette feta tomate quotidienne au deli du coin.
J'ai ouvert le Daily News et, en cherchant la page des funnies, je suis tombé sur une photo de Joe Strummer qui prenait la moitié de la page.
«Cool, Strummer, kessé qu'y leu prend de le mettre dans...QUOI? CALISSE D'ESTI!»
Les gens se sont tous retourné vers moi.
Épuisé par un mois et demi de vente de sapins, boulversé par cette nouvelle, je leur parlais en français, les yeux fixant le vide:
«Strummer est mort calisse...»

10 ans aujourd'hui.
Je suis bien loin des sapins, mais Strummer est toujours là.
Juste à coté.






dimanche 6 janvier 2008

L'esprit des fêtes 2002 (2e partie)

La tête me pique, j'ai une tuque sur la tête 24h par jour.
Je l'enlève un instant pour me gratter, je sens le gras de mes cheveux sur ma main, ça glisse.
Je replace ma tuque, relève mon col, il reste une vingtaine d'arbres dans la rue.
J'en prends deux dans chaque main en les saisissant par le tronc et en les serrant contre mes flancs avec mes bras. Je suis machinalement le chemin qui s'est formé à travers les épines qui jonchent le sol et je dépose finalement les sapins sur l'étalage sans faire attention au rangement.
Je refais le chemin inverse vers le boulevard Northern en me demandant combien de temps j'aurai pour tout balayer avant que ses six voies soient envahies de métal hurlant, roulant.
À ce stade-ci de la nuit et du déchargement, les arbres qui sont encore dans la rue sont tous emmêlés et je n'ai d'autre choix que de les trainer en groupe. Certains ne s'en remettront pas, j'entends les branches et les têtes casser.
Y aura toujours moyen de les vendre.

Juste au moment où j'extirpe un arbre qui s'était pris dans la corde d'un autre, j'aperçois deux formes au milieu de l'ilot.
Je me relève et me dirige vers eux, deux femmes mulâtres. Une plus âgée que l'autre.
— How you doin'.
— Hey.

La plus jeune des deux tremble, c'est visiblement la fille de l'autre, elles sont semblables.
Je dis à la tremblante sur un ton presque chaleureux :
— T'as frette?
Elle est belle comme ma blonde, ne répond pas, soulève un sourcil
— Sais-tu où j'étais hier? Bahamas...
— Ça explique pourquoi t'as frette, j'ai chaud moi, là.

La mère m'observe, me dissèque du regard.

— No, you're numb.

J'éclate de rire, ça fait longtemps.
— C'est le bon mot! Engourdis, I am. C'est quoi après numb?
— Dead.
— Yeah... C'est le bon mot...

mercredi 2 janvier 2008

L'esprit des fêtes 2002 (première partie)

Dans la nuit du 22 au 23 décembre 2001, je suis sur le boulevard Northern à l'endroit précis ou la 34e avenue débute, juste au coin de la 47e rue.
Un flatbed de 53 pieds immatriculé Nova Scotia vient de quitter mon ilot pour aller livrer le restant de ses sapins quelque part à Brooklyn.
Me voici de nouveau seul au Dwyer Square, Queens, New York.

Seul et en sueur à travers les sapins.
La buée se dégage de tout mon corps.
Je viens de décharger 250 sapins et je prends une pause.
Si j'arrête trop longtemps, je vais m'endormir et geler. Il fait -10° Celsius.
Je pousse le temps d'arrêt au maximum.
À l'instant précis où je sens le premier frisson me saisir, je fonce et je m'empare d'un des sapins qui git en plein milieu du boulevard et je le lance plus loin sur une des piles qui attend d'être triée. Il est deux heures moins quart du matin.


Les véhicules poursuivent leur interminable va et viens.
Certains klaxonnent pour me faire remarquer que mes arbres sont dans le chemin, un autre klaxonne pour avoir la permission de bruler le feu rouge de la 47e, certains klaxonnent pour désavouer celui qui vient de bruler le feu rouge, d'autres, très peu, klaxonnent pour me saluer.

Je m'engage sur le boulevard pour ramasser les plus gros sapins pendant qu'il me reste des forces. Les bundles, les petits chicots regroupés, trois par trois ou quatre par quatre, attendront à la fin de la nuit. Ils sont presque tous déjà sur l'ilot de toute façon, formant une pile aux allures de hutte de castor verte.


Le cas le plus pressant fait à peu près 100 livres, mesure environ 12 pieds et
son tronc empiète dangereusement sur deux voies.
Chaque pas que je fais avec lui ajoute au prix qu'on en exigera et je me dis, entre deux sacres, qu'il faudrait avoir au moins 110$ pour. Je l'appuie sur l'étalage en prenant bien soin de mettre suffisamment de poids de l'autre côté, j'ai pas envie de ramasser le rack au complet dans la rue à sept heures du matin en pleine heure de pointe.
Je recommence l'opération en prenant les sapins par ordre décroissant, si c'est possible.

Le but est de dégager le plus rapidement possible le boulevard avant que les boys du NYPD viennent me faire chier.

vendredi 28 décembre 2007

Gaspillage






La Gaspésie est cool ces temps ci.
Brathwaite, Dan Boucher, quiconque encore, le clament sur toutes les tribunes: "Me su bâti une maison en Gaspésie!"
C'est fort bien, ça fait vendre des clous.
Ça propage l'idée d'une région qui a l'air de ça:




J'y suis retourné pour Noël. J'avais amené mon kodak avec en tête l'idée de prendre en photo la marquise du restaurant La Gourmandise Pizza cuite au four à bois.
Une affiche avec des ampoules jaunes, cute.

Je ne l'ai pas prise cette photo. Ni aucune autre d'ailleurs.
Autant prendre le rocher Percé.
Une région où on enterre les suicidés plus ou moins une fois par mois n'a pas nécessairement besoin d'une autre photo romantique de lumières de pizzéria.
Elle n'a pas vraiment besoin non plus d'autres vedettes qui encensent les mérites de ses grands espaces et de sa tranquillité.


J'aurais aimé prendre une photo en fait, juste une.
Une variante de celle là:



L'enfer avec un ciel bleu.

Ne manque que la neige, les décorations de Noël et le ti-cul de 19-20 ans portant la moustache et posant à coté de sa chevrolet malibu 1992. Le soir.

Noël prochain, peut être.
Si je me trouve une malibu 92.

mardi 18 décembre 2007

L'esprit des fêtes.


La plus triste photo du monde.


Et son complément.


J'ai eu une conversation avec le Grand Guignol ce jour là. Il s'interrogeait.
Voulait savoir ce que ça donne aux CPE d'amener les enfants dans un centre d'achat pour rencontrer le Père Noël, outre les chances d'en perdre un, enfant.
Vous avez bien raison cher Guignol. On vient d'en perdre 16 d'un coup.

Ça faisait trois semaines que Fiston se faisait bourrer à coup de Papa Noël:
"Papa! Moi voir Papa Noël demain!" Oh yaaah. Yaaaah.
Il se pouvait plus.
Une fois sur place, les huiles du CPE ont finalement décidées de monter en groupe, c'était trop long d'attendre en ligne un par un.
Fiston l'a pas pris. Il était pas question qu'il regarde la caméra pour la photo.
Fallait que le Grand Guignol sache ce qu'il voulait pour Noël.
Le Grand Guignol a rien entendu, le photographe arrêtait pas de crier aux parents: "Juste un flash! Un flash par visite au Père Noël!"
J'ai l'air d'un gars qui se sert du flash?